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Toute petite anecdote, mais néamoins ouvrant sur des considérations pleines d'enseignement (au moins pour bibi)

La ligne SNCF Rouen-Amiens a, comme si souvent dans nos vies, deux aspects bien différents : il y circule des TGV rapides, confortables et pressés, qui vous relient les deux grandes villes provinciales en un rien de temps et sans presque s'arrêter entre les deux gares, sinon à Serqueux, ancien "noeud" ferroviaire et situé à mi-parcours. Et puis il y a les tortillards, qui s'arrêtent partout, sont bruyants, point trop propres, secouent leurs voyageurs comme des vêtements dans le tambour d'une machine à laver, et dont les passagers  ont le visage tiré et les pensées rentrées des gens qui doivent gagner leur vie, en la perdant.

Ceux-qui-savent font parfaitement la différence entre les deux, et ne montent jamais "dans le premier train venu".  Mais les autres...

Ce jour-là, j'avais pris le tortillard, puisque je n'allais pas à Amiens, mais rentrais à Beaubec. Par contre, la famille montée dans le train avec moi partait, à l'évidence, pour Amiens. Et c'était leur méconnaissance de la ligne qui leur avait fait choisir le mauvais train. Mais bon : ils allaient cependant y arriver, pour sûr.

Je les ai vus tout de suite, tant ils différaient des voyageurs habituels, et tant surtout ils semblaient fatigués. Le père, qui dirigeait les manoeuvres entre les bagages et l'installation des autres, la mère, traits tirés au cordeau et bouche amère, le jeune fils, trop sage et qui gardait les yeux baissés, et une adorable petite fille de trois ans et demi environ, aux yeux immenses et grands ouverts, sautillante,   légère comme un oiseau et parée d'une noire chevelure soyeuse et bouclée  : un miracle de légèreté. La seule qui ne semblait pas épuisée, et entreprit de tout visiter dans le wagon.

J'avais tout de suite eu envie d'entrer en contact avec eux, mais comment faire ? Ils venaient visiblement de si loin, d'un de ces pays d'où le sang dégoutte sans que, dans les images quotidiennes vues à la télévision, nous n'en ressention la réalité,  ni le goût, ni l'odeur. Ils ne parlaient pas français. Le père commandait, certes, mais il s'adressait à la femme avec respect, et sans brusquerie. Je me demandais quels âges ils avaient, l'un et l'autre. Pas plus de trente-cinq ans, aurais-je dit, en soustrayant mentalement leur extrême fatigue, la fragilité de leurs gestes, la précaution avec laquelle ils se serraient les uns les autres, et la neutralité de leurs habits. Ils pouvaient être syriens, ou afghans, ou irakiens, ou...  : ils étaient simplement une famille de réfugiés, et ils étaient ensemble - il fallait donc les considérer comme ayant eu beaucoup de chance.

J'essayais, en vain, de deviner la langue qu'ils parlaient, quand le père sortit d'un sac une sorte de radio-cassette, qu'il installa sur ses genoux : il le mit en marche, et là, dans ce wagon laborieux et traînard, entre Monterolier et Buchy, se déversa soudain, le son mis quasiment au maximum, la prière musulmane psalmodiée par une voix de muezzin.

Personne dans le wagon ne pouvait y échapper.

J'en ai sursauté d'étonnement, et de déplaisir : moi qui ai déjà du mal à entendre les banales conversations échangées par portable (mais de plus en plus souvent, les voyageurs se déplacent sur des plates-formes dédiées aux communications), comme si l'intimité d'autrui m'était imposée par intrusion , voilà que j'allais devoir supporter  la prière ? J'ai tenté de raisonner. Voyons, si au lieu d'étrangers, il s'agissait d'une de nos bonnes soeurs bien de chez nous  mettant Radio Vatican à fond la caisse, qu'est-ce que je ferais ? N'irais-je pas instantanément, poliment mais fermement, lui demander de baisser d'un ton ? Oui, mais pouvait-on extraire de ce contexte l'épuisement de cette famille, la recherche de réconfort moral que devait signifier pour eux ce déluge de surâtes, et leur ignorance absolue des règles de laïcité qui régissent le territoire français, jusque dans ce lieu ô combien public qu'est un wagon SNCF ? Et puis, la religion... La merveilleuse petite fille de trois ans et demie, qu'allait-on lui imposer, au nom de la religion, "bon dieu de bon dieu de merde", même ici, même en France ?

J'étais salement emmerdée, de cette nouvelle sorte d'emmerdements qui n'existaient pas dans ma jeunesse et que la folie de notre monde me mettait sous le nez. Je n'étais, je ne suis, que bienveillance vis-à-vis d'autrui, qu'envie d'accueil de tous ceux  qui ont besoin d'un refuge, et que reconnaissance vis-à-vis de Cédric Herrou, qui sauve notre honneur collectif.

Mais de là à supporter le muezzin entre Buchy et Serqueux...

J'en étais là de mes perplexités ô combien modernes, quand le Sauveur est arrivé. Oui, oui, le Sauveur. En complet-veston gris-bleu, avec casquette à lisière dorée, et pince à composter à la main. J'ai nommé le contrôleur SNCF.

J'ai suivi attentivement la "conversation", bargouinée dans un pseudo-anglais avec force gestes des mains : avec une politesse absolue, le contrôleur a expliqué à la famille que la discrétion était de mise, dans le wagon. Il a été jusqu'à montrer au père une paire d'écouteurs, pour lui faire comprendre d'où venait le problème... Le père a donc éteint son appareil, et tous les deux, la mère et lui, ont serré la main du fonctionnaire.

Car c'était un fonctionnaire, ce sont des fonctionnaires que les contrôleurs SNCF ; oh, je sais que pour une partie de mes compatriotes, ce sont là des dinosaures dont il faut accélérer l'extinction, des preneurs d'otage , les exemples même de ce qui empêche notre glorieux pays de prospérer, de dangereux agitateurs toujours en grève pour des revendications exhorbitantes qui relèvent du privilège, bref, des nuisibles.

N'empêche que je l'aurais bien embrassé, moi, le contrôleur...

A méditer, non ?

 

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